Menu

Pamina Koenig* et Sandra Poncet*

Cet article a été initialement publié dans l’édition de janvier 2021 des 5 articles…en 5 minutes.

PNG - 1.8 Mo

La mondialisation des processus de production rend plus difficile l’identification des responsabilités sociales et environnementales au fil d’opérations de production soumises aux réglementations parfois moins exigeantes des pays fournisseurs. Des stratégies visant à contrer l’opacité des chaînes de valeur mondiales, notamment menées par des ONG, visent à dénoncer publiquement les entreprises dont les conditions de production sont jugées non-éthiques. Le but est que les entreprises voyant leur réputation menacée modifient leur comportement d’approvisionnement. L’efficacité de telles campagnes reste néanmoins inconnue dans la littérature académique en raison de la difficulté de mesurer à la fois les changements demandés par les ONG et les ajustements effectués par l’entreprise.

Dans cet article, Pamina Koenig et Sandra Poncet exploitent un événement dramatique et exceptionnel, l’effondrement du bâtiment Rana Plaza près de Dhaka, au Bangladesh, le 24 avril 2013, afin de quantifier les ajustements d’approvisionnement effectués par les enseignes incriminées. Le travail empirique estime la mesure dans laquelle ce grand scandale industriel, qui a révélé le non-respect des conditions de sécurité des travailleurs fabriquant des vêtements pour des grands noms de la mode, a affecté leurs importations. L’analyse combine les données d’importation de textile-habillement au niveau entreprise, issues des douanes françaises, avec la liste des 29 détaillants internationaux (Zara, Mango, Camaieu etc.) qui ont été identifiés comme faisant fabriquer dans le Rana Plaza au moment de son effondrement. L’objectif est d’étudier comment les flux d’importation de vêtements en France ont changé après le choc, selon que le nom de l’entreprise donneuse d’ordre, et sa responsabilité, a été associé ou non à l’effondrement. Trois scénarios sont envisagés, chacun reflétant des mécanismes différents de réaction à la catastrophe transitant soit par la demande soit par l’offre.

La première hypothèse est celle d’un « effet Bangladesh » selon laquelle toutes les importations de la France en provenance de ce pays sont affectées à la baisse, quelle que soit la marque considérée, en raison soit d’un boycott sélectif du Bangladesh par les consommateurs, soit d’un changement des conditions locales d’approvisionnement. La seconde hypothèse est celle d’un « effet entreprises du Rana Plaza » selon laquelle toutes les importations, quelle que soit leur origine (Bangladesh ou autre pays), provenant des entreprises s’approvisionnant dans l’immeuble effondré, diminuent. Cela pourrait s’expliquer par le fait que les consommateurs cherchent à punir les entreprises associées à la catastrophe. La troisième hypothèse est celle d’un « effet entreprises du Rana Plaza limité au Bangladesh » selon laquelle seuls les flux d’importation en provenance du Bangladesh des entreprises nommées pour leur relation avec le Rana Plaza sont réduits à la suite de la catastrophe. Seul ce dernier scénario est validé par les résultats : on mesure une baisse relative des importations en provenance du Bangladesh par les entreprises dont le nom a été directement associé à la catastrophe, sans changement du volume global de leurs achats mondiaux. Cette baisse est conséquente : une firme liée au Rana Plaza connaît une baisse relative de 37% de ses importations en provenance du Bangladesh après le choc, comparé aux importations des autres firmes. Pour expliquer ce résultat, le scénario d’un boycott sélectif (sur le Bangladesh et pour les produits des marques incriminées) semblant peu probable, les résultats soutiennent davantage une réallocation par les marques citées d’une partie de leurs approvisionnements en dehors du Bangladesh. En effet, en parallèle de la baisse relative du Bangladesh dans les approvisionnements des firmes des firmes citées lors du Rana Plaza, nous estimons une hausse relative de leurs importations en provenance de trois pays, tous plus proches de la France en termes de géographie et de normes (Portugal, Maroc et Turquie). Ces résultats tendent à montrer que les marques ont cherché à limiter les dommages occasionnés à leur réputation.

………………..

Références

Titre original de l’article : Effects of the Rana Plaza collapse on sourcing choices of French Importers

Publié précédemment sous le titre : Reputation and (un)fair trade : Effects on French importers from the Rana Plaza collapse, comme PSE Working Paper n° 2019-71

Disponible via : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-02418274/


* Chercheurs PSE

Crédits visuel : Shutterstock – Sk Hasan Ali